Actrice, histoire d’un premier roman

J’ai sauté le pas en 2000. Mai 2000. A New York. Je descendais la Cinquième avenue, depuis le consulat de France, où je travaillais depuis deux ans et demi, jusqu’à mon appartement de la 22ème rue.

Je revenais d’un voyage, un voyage merveilleux dans l’Ouest des Etats-Unis : depuis Albuquerque (au Nouveau Mexique), j’avais traversé l’Arizona et je m’étais posé dans le Sud de la Californie, à Palm Springs, où j’avais passé deux semaines à écrire une histoire intitulée «Nation Dauphine» qui racontait la chute d’un homme qui prenait goût au frotteurisme dans le métro parisien… Ecrire ça à l’ombre des palmiers et des montagnes mauves de cet endroit paradisiaque semble relever de l’impossible, et pourtant, en quinze jours, j’avais pondu 80 pages étrangement inspirées. Ce fut assez pour me convaincre, à mon retour, de me mettre en disponibilité des Affaires étrangères pour ne me consacrer qu’à ma passion.

J’ai quitté les Etats-Unis en octobre de la même année. Je me suis installé dans la maison de campagne familiale en Bourgogne. L’expérience américaine m’avait permis de mettre un peu d’argent de côté, de quoi vivre à peu près une année sans avoir à travailler. C’est le temps que je me suis donné pour écrire un roman digne de ce nom. Je me suis mis au boulot en reproduisant les horaires du consulat : j’écrivais de 8h à midi, puis de 14h à 18h. Je travaillais à l’américaine, suivant le conseil de Robert McKee dans Story et de Stephen King dans On Writing : écrire un premier jet sans s’arrêter, sans revenir en arrière, avant d’avoir terminé le livre. Ensuite, seulement, vient le « second draft », la relecture du livre, et sa reprise… Je n’avais pas de télé, la radio grésillait, mon quotidien s’apparentait à celui d’un séminariste bénédictin (les contacts humains en moins) mais ça m’était égal : le soir, je me jouais en imagination les scènes du roman que j’écrirai le lendemain…

Le roman que j’écrivais était très marqué par L’homme qui voulait vivre sa vie de Douglas Kennedy, que j’avais adoré. Il racontait l’histoire d’un businessman américain dont le voyage d’affaires en France tourne au cauchemar. C’était un roman-chorale où divers personnages prenaient la parole à tour de rôle. Ils s’exprimaient à la première personne, reprenaient l’histoire là où le précédent l’avait laissée…

Il m’a fallu six mois pour l’écrire. Il s’appelait Jet Lag et faisait 320 pages bien tassées. J’en étais fier mais je ne le jugeais pas publiable. Et puis, ce n’était pas exactement ce que j’avais envie de raconter…

A la même époque, mon père nous proposa, à moi et à un ami qui écrivait notamment  des sketchs pour les Guignols de l’Info, de réfléchir à un feuilleton de quelques minutes qu’il inclurait dans l’émission quotidienne qu’il s’apprêtait à présenter pendant l’été sur France Inter. «Ce que voulez, du moment que c’est drôle, décapant»… Que raconter ? Et sur 45 épisodes !

Je n’eus pas à chercher longtemps : ma grand-mère, que je passais mon temps à imiter, était, en matière d’humour, une source d’inspiration inépuisable : hyper-active, très impliquée dans les affaires de sa paroisse et tout autant préoccupée par les choses de la chair, prenant tour à tour la voix d’une petite fille de huit ans et celle d’une vieillarde agonisante, à la fois touchante et exaspérante… C’est elle qui inspira le personnage de Christiane Circons dans Trois minutes à Meudon. Une septuagénaire qui, bien à contre-coeur, héberge son petit-fils Dominique dans son pavillon de Meudon pendant les grandes vacances… Le feuilleton, diffusé pendant l’été 2001, eut un certain succès. Aujourd’hui encore, plus de dix ans après, je reçois des messages d’auditeurs qui me remercient d’avoir mis sur ce site quelques-uns des épisodes (et notamment la très délicate chanson de Dominique, Je branle).

Alors que nous écrivions le feuilleton, au printemps 2001, je fis une rencontre amoureuse décisive. Un garçon qui, comme moi, avait la passion des Etats-Unis (il avait étudié dans l’Oregon) et rêvait d’y retourner. Nous avons muri le projet pendant quelques semaines, et au milieu de l’été 2001, nous avons fait le grand saut : nous sommes partis nous installer en Californie.

Très vite, je me suis remis au travail. Dans le garage d’un ami français qui nous hébergeait à Torrance, je me suis lancé dans l’écriture d’un projet qui me travaillait depuis longtemps : raconter le quotidien d’une actrice de cinéma, une actrice fictive qui a connu le succès dans les années 70 et qui ne travaille plus. Que fait-elle de ses journées ? Qui l’entoure ? Quelle relation a-t-elle avec son passé, son succès ? Et si tout recommençait ?

Fasciné par le cinéma et les actrices, je ne manquais pas de modèles : Claudine Berger, mon héroïne, aurait la beauté d’Anouk Aymée, la voix de Delphine Seyrig, et la carrière de Dominique Sanda. Elle serait ces trois-là à la fois… Très vite, d’ailleurs, elle se mit à exister toute seule. Claudine Berger n’avait plus la beauté d’Anouk Aymée, mais bien celle de Claudine Berger, un peu plus ronde, un peu plus discrète. Idem pour sa filmographie, pour sa voix…

Je voulais que ses journées soit senties dans leurs moindres détails, que le lecteur «éprouve» le cinéma, le «temps» du cinéma (qui n’est pas celui de la réalité) : pour ça, je décidais de raconter l’histoire à la première personne, sous la forme d’un journal. Un journal qui raconterait une année de sa vie, exactement une année. J’ai acheté un immense tableau Velleda sur lequel j’ai dessiné douze colonnes, une par mois, que j’ai remplies consciencieusement : dates d’un festival, d’un rendez-vous chez le coiffeur, d’une rencontre avec un journaliste de Libé… J’ai mitraillé de questions une amie dont la mère avait été la secrétaire de Marlène Jobert quelques années plus tôt… Même si ce n’était pas nécessaire : je connaissais Claudine, je vivais avec elle depuis plus de vingt ans, je l’avais inventée au début de mon adolescence.

Ma tête à l'époque

Le temps d’écriture d’Actrice coïncida avec celui de notre installation en Californie : trois déménagements, des démarches pesantes pour obtenir les papiers, le besoin d’argent de plus en plus pressant… Mais ce furent des années très heureuses, marquées par la découverte d’une région à laquelle je suis profondément attaché depuis, de son espace, de sa lumière unique. J’écrivais sur un portable Sony acheté à New York quatre ans plus tôt, un clavier américain qui commençait à fatiguer et sur lequel j’avais collé des vignettes reproduisant le clavier français. Mais, à part ça, je ne me souviens pas avoir souffert sur ce livre : Claudine me dictait le livre, me disait «j’étais là, j’ai fait ça, ça s’est passé comme ça». J’écrivis plus de cinq cent pages, pour n’en garder qu’un peu plus de la moitié, et j’ai même commencé une suite à l’histoire…

Au printemps 2004, j’avais mon livre. Mais pas d’éditeur, aucun contact dans le monde littéraire, et je me trouvais à 9000 kilomètres de Paris.

Je ne voulais pas que les éditeurs s’intéressent au manuscrit parce que j’étais le fils de mon père, aussi je l’ai signé Antoine Jasper, nom du journaliste qui recueille les confessions de Claudine dans le roman. Je l’ai envoyé par courrier à dix des plus importantes maisons d’édition parisiennes et j’ai attendu… Les manuscrits n’étaient pas arrivés en France que je consultais déjà la boîte email d’Antoine Jasper dans l’espoir d’une réponse !… Je faisais du dessin… J’ai même traduit la pièce de théâtre le Lauréat, dont j’imaginais une adaptation française…

Les premières lettres de refus ont commencé à arriver, puis une enveloppe un peu plus épaisse que les autres à l’entête de Flammarion. Elle contenait une note de lecture enthousiaste d’un des membres de leur comité de lecture, et aussi un mot d’une éditrice expliquant que le livre ne l’avait séduit qu’à moitié. Elle parlait de son côté «trop propre», de son manque d’aspérité… Encore un refus.

Puis plus rien. N’en pouvant plus d’attendre à distance, j’ai pris l’avion pour Paris. J’ai passé quelques jours à Bois-Colombes, chez ma mère, et c’est là qu’un matin, en lisant mes emails, j’ai découvert un message de Sylvie Genevoix, alors directrice littéraire chez Albin Michel. Elle avait aimé le livre, qu’elle trouvait « original, attachant ». Elle finissait sur cette phrase magique : «J’aimerais le publier».

Elle me reçut dans son bureau de la rue Huyghens, quelques jours plus tard, et me parla longuement d’Actrice. Elle trouvait que Claudine avait beaucoup de classe et avait du mal à croire que roman ait été écrit par un homme. Elle me dit aussi : » C’est bien, parce qu’il y a pleins de personnages secondaires et on ne les mélange pas »… Le courant passait, une date de parution fut évoquée, une couverture… Seule petite petite ombre au tableau : le PDG d’Albin Michel n’aimait pas le livre. «Laissez-moi le temps de le convaincre» me dit Sylvie, «et je vous envoie le contrat par Fedex. D’ici là, ne signez avec personne.»

Je suis rentré à Los Angeles, des étoiles pleins les yeux… Et j’ai attendu le contrat. Quelques jours, quelques semaines… J’appelais régulièrement Sylvie, je tombais sur son assistante qui me disait que le feu vert était imminent, qu’il fallait s’armer de patience… Ca a duré huit mois.

En novembre 2004, le lendemain de la réélection de George Bush, déprimé par l’actualité politique et exaspéré par cette attente, j’ai appelé Sylvie qui a reconnu qu’elle n’arrivait pas à convaincre son patron. «Vous pouvez le proposer ailleurs».

Le jour même, j’ai renvoyé Actrice, par la poste, à dix autres éditeurs. Et cette fois-ci, tout s’est passé très vite. Deux semaines plus tard, je reçus un email d’Arnaud Hofmarcher, du Cherche-midi, qui me demandait de le rappeler. Nous nous sommes parlé, avons décidé de nous rencontrer rapidement. Dans les jours qui suivirent, je fus contacté par Balland : une jeune éditrice (dont le nom m’échappe) avait aimé le livre et voulait le soumettre au comité de lecture. Je lui expliquai gentiment que j’étais pratiquement certain d’avoir trouvé un éditeur : l’enthousiasme dont Arnaud avait fait preuve au téléphone me laissait peu de doutes…

J’ai pris à nouveau l’avion pour Paris, où j’ai rencontré mon futur éditeur, au bar du Lutétia (là où, étrangement, Claudine donne tous ses rendez-vous dans le roman). On avait le même âge, lui et moi, et la même passion pour le cinéma. On avait grandi abreuvés aux mêmes films, ceux de Truffaut, de Corneau, d’Yves Robert. Les scènes de café dans les films de Sautet, le chignon de Romy, la fragilité de Dewaere… C’est la première fois que je lisais sur le visage d’un autre l’émotion, l’excitation et le plaisir que j’avais moi-même éprouvés à réaliser Actrice, à le penser, à le porter… La première fois aussi que le livre a fini de m’appartenir complètement.

Portrait de l’actrice Jennifer Jones, qui a servi de couverture au livre

Grand Amour, à propos d’Agnès

Bizarrement, ce qui m’a pris le plus de temps dans Grand Amour, ç’a été de déterminer le métier d’Agnès. C’est une fille un peu perdue mais je ne voulais pas que sa situation déprime. Je l’ai faite secrétaire, serveuse place de la Bourse, actrice au chômage obligée de faire des pubs radio pour de la litière pour chats… Ça n’allait pas : ça donnait un côté borderline, un peu désespéré, à ce qu’elle faisait dans le livre.

L’épiphanie, je l’ai eue en France, dans le rayon livres d’un Monoprix, devant les couvertures de romans sentimentaux. J’ai tout de suite pensé à la personne qui passait ses journées à traduire ces bluettes pratiquement pornos. C’est un métier pas ordinaire, à la fois sympa et frustrant, et je trouvais drôle d’imaginer comment il pouvait déteindre sur le quotidien de la personne qui l’exerçait.

Et puis j’aimais l’idée d’associer dans un livre le monde du rugby et celui des romans roses. Les garçons, les filles. La mêlée, la caresse. Je me disais que cette rencontre pourrait produire quelque chose d’intéressant.

Grand Amour, à l’origine

J’ai eu l’idée du livre en janvier 2006, dans ma cuisine, à Los Angeles. Les intrigues secondaires d’Actrice (les sujets des films que j’avais inventés à Claudine Berger) me trottaient dans la tête, et en particulier l’une d’entre elles, celle du FanLe Fan, c’est l’histoire de Sam, un jeune garagiste, qui fait la route de Marseille à Paris, enlève une actrice célèbre et l’amène au chevet de sa mère, mourante. La star, sorte de Julie Lescaut mais avec de la classe, a eu le malheur de ne pas répondre à une demande d’autographe de la vieille femme, une de ses admiratrices.

Ce jour-là, je me suis demandé pourquoi ce genre d’intrigue me séduisait tellement, pourquoi des films comme la Valse des PantinsNurse Betty ou le génial Looking for Eric me touchent particulièrement. Il y a quelque chose dans la rencontre des mondes anonyme et célèbre, la confrontation des styles de vie, des habitudes. Il y a surtout l’idée de quelqu’un qui s’approprie une chose, un être, une existence qui ne lui appartient pas – l’idée d’un acte un peu fou, d’un basculement, d’une vie qui passe à la vitesse supérieure…

Comme ça m’arrive souvent, j’ai tout mis au féminin : Sam est devenu une femme, Agnès. De quoi Agnès pourrait-elle avoir envie ? Qu’est-ce qui lui ferait prendre la route, traverser une bonne partie de la France sur un coup de tête ? Si j’étais elle…

Les rugbymen. Je vivais aux Etats-Unis depuis quelques années, la France me manquait et que rien ne me semblait plus français que ces calendriers où les joueurs de rugby se déshabillent. Les Américains font la même chose avec leurs pompiers ou leurs joueurs de hockey, mais comme souvent pour ce qui touche au corps, ils sont à côté de la plaque : pour eux, on est beau quand on est bodybuildé, en bonne santé quand on a les dents blanchies, et nu quand on a relevé les manches de sa chemise… Les rugbymen du calendrier me parlaient de mon pays. Ils avaient la tête des garçons qu’on croise dans les rues de Paris – l’allure, les noms de ceux que j’avais connus à l’école, au lycée… Gautherie, Poitrenaud…

L’autre envie, c’était la légèreté. Pas une envie, un besoin. Dans ma propre vie, une période de bonheur était sur le point de finir, je le savais et j’avais envie de tout sauf d’un roman sombre ou même sérieux. L’amour était devenu une affaire douloureuse et compliquée, je trouvais ça injuste, je voulais me venger. Il me fallait un livre sucré, un livre comme une douceur, qui parle d’un amour simple, entier, un amour comme on en rêve à l’adolescence.

J’aimais tellement cette histoire que j’avais le trac. J’ai dû attendre un peu avant de pouvoir me mettre au travail. La première scène que j’ai écrite, c’est le dialogue entre Agnès et Colette sur la terrasse à Saint-Cloud, dont la quatrième de couverture reprend un extrait. J’ai écrit ces pages en une fois, un matin. Puis je me suis forcé à les laisser, en me disant que je ne les relirai que quelques jours plus tard. Si elles sonnaient juste, vrai, si elles ne semblaient pas écrites mais dites, alors seulement j’écrirais le reste du livre.